Hommage à Pina

Publié le par Mains d'Oeuvres


PINA...


"Se souvenir, se mouvoir, se toucher. Adopter des attitudes. Se dévêtir, se faire face, déraper sur le corps de l’autre. Chercher ce qui est perdu, proximité. Ne savoir que faire pour se plaire. (…) Reproduire ce qu’on a vu. S’en tenir à des modèles. Vouloir devenir un. Etre dépris. Senlacer. Aller vers l’autre. Se sentir. Danser. Protéger. Mettre de côté les obstacles. Donner aux gens de l’espace. Aimer."

extrait de "Pina Bausch, une histoire du théâtre dansé" de Raimund Hoghe





Un extrait de Café Muller...







EXERCISES D'ADMIRATION • Dominique Frétard


BAUHINIA
Arbuste à orchidées qui pousse en Asie. La nature, dans ce qu'elle a de gigantesque et de sauvage, sert de cadre à la pensée de Pina Bausch. Quatre-vingt mille bauhinias ont été nécessaires pour construire la montagne écarlate qui sert de décor au "Laveur de carreaux", chorégraphie conçue à Hongkong, en 1996. Les danseurs escaladent la montagne en courant, tombent et s'ébrouent dans les fleurs, dont les pétales volent jusqu'aux cintres. Pyramide éphémère qui rappelle l'exploit de Nelken, en 1982, et les huit mille œillets plantés un par un sur le plateau ! Autant de scénographies monumentales et stylisées que l'on doit à Peter Pabst. Troncs d'arbres pétrifiés pour signifier la côte ouest des Etats-Unis de "Nur du" (1996). Falaise ruisselante d'eau pour Budapest dans "Wiesenland" (2000). Glaciers étincelants des montagnes japonaises de "Rough Cut" (2005).


BAUSCH
Tout le monde l'appelle Pina. Il ne viendrait à personne l'idée de dire " la " Bausch, comme il est d'usage pour parler des monstres sacrés au féminin. En français, il est vrai, Bausch s'approche trop phonétiquement du terrible mot " boche ", qui évoque la haine, les guerres mondiales, le nazisme… Bref, c'est Pina, pour tous. Pina pour Philippina, prénom rare et précieux. Sainte Philippine, née à Grenoble, implanta en 1818 aux Etats-Unis la congrégation du Sacré-Cœur.


CAFÉ
Tout Pina s'enracinerait dans un café, selon ses exégètes. Celui que tenaient ses parents, August et Anita, dans le centre de Solingen, ville réputée encore aujourd'hui pour son usine de sabres, d'épées et de couteaux de cuisine. C'est là qu'elle voit le jour le 27 juillet 1940. Que n'a-t-on écrit, raconté, inventé sur ce café ? Pina sous les bombes déversées par les Anglais, puis les Américains, sur les usines de la Ruhr, celles de Krupp, situées à Essen (voir Essen). Pina sous une table, livrée de longues heures à elle-même, qui reçoit de plein fouet, tel l'enfant médium d'un film d'horreur, les peurs et les colères des adultes, traversée, malgré elle, par cette réalité de la guerre. Pina Bausch dit : "Pour une enfant, un restaurant peut être un lieu merveilleux, il y avait tant de gens et tant de choses étranges s'y passaient." Elle dit encore : "Ces souvenirs d'enfance sont vagues, je les ai oubliés. Ils reviennent pourtant dans mon travail. Je passe ma vie à essayer de donner une forme à ces émotions enfouies, évanouies." Café Müller, en 1978, une des pièces fondatrices de l'œuvre, montre une femme qui se précipite inlassablement dans les bras d'un homme qui, à chaque fois, la laisse retomber comme un paquet, baissant les bras au sens propre. La cruauté du désespoir.




CLAQUE
Celle qu'a reçue, en 1974, le public vieillissant des abonnés de l'Opéra de Wuppertal, après que Pina Bausch eut accepté la proposition d'Arno Wüstenhöfer, le maître des lieux, de prendre en main la compagnie de danse classique. D'entrée de jeu et en moins de quatre ans, elle s'empare avec férocité d'Iphigénie en Tauride, d'Orphée et Eurydice, du Sacre du printemps, des Sept Péchés capitaux, de Barbe-Bleue, toutes partitions illustres dédiées au thème de la victime sacrifiée, reniée, meurtrie. Confrontée à Gluck, Stravinsky, Weill et Bartok, elle expose son ambition et crûment la violence, surtout celle exercée à l'encontre des femmes, la domination des hommes. Période probatoire, expiatoire, liquidation du passé, après quoi elle sera d'attaque pour affronter le présent et sa propre histoire.



DÉCONNER
Ça déconne sec sur le plateau, au sens du Larousse : " Faire et dire des bêtises. " Ça démasque, ça dégonfle, ça décongestionne, ça décolle, ça déchire. Pina Bausch, c'est de la bombe. Les enfants des banlieues et des bidonvilles devraient voir son travail. Il exorcise, il délivre. Mieux : il donne du courage. Mère Pina, dansez pour nous ! "On voudrait offrir à chacun la possibilité de voir ce qu'il y a de beau dans le réel de nos vies, confie-t-elle, car cette richesse est partout présente."

ESCALOPE (DE VEAU)

Celle que glisse dans ses chaussons de pointes Cristiana Morganti, sublime italienne, tout en cheveux, en boucles et courbes généreuses. Des pieds dégoulinant de sang. Il s'agit d'une improvisation proposée par la danseuse au cours d'une répétition à Wuppertal. Six minutes de tournoiement étourdissant. L'escalope : un truc bien connu des ballerines pour soulager des orteils écorchés vifs. Le sang pour combattre le sang.


ESSEN
La ville d'Essen forme avec Solingen, la ville natale, et Wuppertal, la ville de la création, le triangle d'or géo-artistique de la chorégraphe. Essen, c'est là, en 1927, que Kurt Jooss créait une école pluridisciplinaire autour de la danse, la Folkwangschule. Kurt Jooss, parmi les maîtres allemands de la danse moderne, fut le premier, dès 1934, à se réfugier en Grande-Bretagne pour fuir le nazisme, quand des Mary Wigman et des Rudolf von Laban, certes artistes de grand talent, collaborèrent aux JO de 1936, se discréditant à jamais. Revenu après guerre, Kurt Jooss remonte l'école. En 1955, Pina Bausch, tout juste 15 ans, l'intègre avant de partir, en 1958, pour New York avec une bourse pour la Juilliard School. Jooss demande à la danseuse de revenir en Allemagne diriger la compagnie attachée à l'école. En acceptant, elle scelle son destin (voir New York). On est en 1962.

FELLINI
Premier cinéaste à avoir repéré la force spirite des spectacles de Pina Bausch. Il lui donne le rôle de Lherimia, princesse aveugle qui sait l'avenir, dans Et vogue le navire, en 1982. En 2001, c'est au tour de Pedro Almodovar de succomber. Lui filme carrément des extraits de Café Müller et de Masurka Fogo (1998) qu'il intègre dans son film Parle avec elle, dont l'héroïne, une danseuse, se retrouve à la suite d'un accident dans un coma végétatif. Les deux cinéastes ont compris que Pina Bausch s'adresse au subconscient. Ils utilisent son magnétisme, son langage qui communique d'âme à âme. "Entre Pedro et moi, dit Pina, c'est direct line !"



FLOTTE
Tout baigne chez Pina ! La flotte, plus que l'eau. Elément omniprésent, baptismal, source de vie, de régénération. Elle ruisselle des montagnes dans Wiesenland, création inspirée librement par la ville de Budapest, elle tombe en pluie, parfois en neige drue comme dans Ten Chi, qui évoque le Japon. Hammams et bains de Nefes, magnifique reflet d'Istanbul, seaux d'eau de Masurka Fogo, pièce préparée à Lisbonne. Vagues déferlantes d'Agua sur les rythmes du Brésil. La compagnie se déchaîne dans les flaques, se gargarise à l'eau, se la recrache au visage l'un l'autre sous forme de geysers.
Danzon, 1995 : devant un immense aquarium que sillonnent des poissons phosphorescents énormes, Pina Bausch danse sur place, semblable à une créature marine inquiétante dont les bras, telles des algues, remuent au gré du courant. Moment culte, juste inoubliable.


GERMANITÉ
"L'état de l'Allemagne de 1945, détruite, morcelée, était une anticipation de notre monde actuel. L'œuvre de Pina Bausch est à l'image du pays dans lequel elle a grandi, forgée d'éclats, construite sur ce qui a résisté autant que sur les ruines. Elle pose le fragment comme base minimale pour reconstruire, chercher du sens, questionner le monde. Moi-même, il me semble parfois que Schiller et Goethe sont loin, que notre histoire commence avec les camps de concentration. Goethe ou Auschwitz, c'est la contradiction allemande." Ainsi parlait, à la fin des années 1990, l'Allemand Rudolf Rach, directeur des Editions de l'Arche, à Paris, spécialiste du théâtre vivant germanique.


HIPPOPOTAME
Les animaux, les vrais, les sauvages, servent chez Pina Bausch de vecteurs au désir, donc à la frustration. Dans "Arien", en 1979, l'héroïne malheureuse, crevant de solitude, finit par vivre une histoire d'amour avec un hippopotame. Il la suit partout, patapouf pataugeant sur scène. La pièce, en effet, dansée dans 40 centimètres d'eau, donne lieu à bien des dérapages. Mais pas de zoophilie ! Du moins, pas en scène. On pense au chimpanzé du film Max, mon amour que Charlotte Rampling aimait dans le film que tourna en 1986 Nagisa Oshima. Les crocodiles de La Légende de la chasteté, 1979 aussi, sont, eux, synonymes de danger : ils guettent les jeunes vierges pour les croquer toutes crues. Les animaux sont là qui observent les efforts surhumains que font les humains pour échapper en vain à leur animalité. Ils sont les psychanalystes de nos sociétés malades d'impuissance.


INTERVIEW
Grande timide qui ne se soigne pas, Pina transforme l'interview en entretien contradictoire. Tout ce que vous dites sur son travail se retournera contre vous. Ennemie du sens univoque, elle répond aux questions par d'autres questions. Ou démontera systématiquement, le plus souvent avec le sourire, parfois agacée, tout ce que vous croyez avoir compris. Elle ne lit pas les critiques, se réservant, assure-t-elle, de les découvrir quand elle sera vraiment, vraiment vieille. A Wuppertal, des armoires débordent de coupures de journaux.



JOIE
"La joie est la meilleure solution", tel est le nouveau credo de la chorégraphe (voir Rire).




KÉSACO

Est-ce du théâtre, de la danse, de la musique ? Est-ce du music-hall, de la comédie musicale ? Est-ce de la tragédie burlesque ou antique ? C'est du Pina Bausch. Une forme qu'elle a inventée. Avec une sophistication radicale, empruntant souvent au cinéma ses techniques de montage. Elle a compris avant tout le monde, et bien avant les DJ, qu'il fallait tout mixer pour espérer attraper un peu de la réalité du monde et des hommes. Un spectacle de Pina Bausch est la mondialisation à l'œuvre, bien avant que les économistes n'aient que ce mot-là à la bouche. Mais chez elle, la mondialisation passe par l'attention que les hommes, tous les hommes, se porteraient les uns aux autres. Etre artiste est une utopie. Un acte d'amour.


KINOFILM
Seul et unique film de Pina Bausch, La Plainte de l'impératrice (1989), construit comme une énigme d'une flamboyance baroque, saturée de couleurs, est un manifeste poétique à la gloire de la nature et de la déambulation. Le tournage dans Wuppertal, sous la neige, avec les habitants ravitaillant en café brûlant une équipe bleue de froid, a laissé un souvenir radieux à la chorégraphe. Mais le montage l'a irritée, et c'est un euphémisme : "Au théâtre, je décide de tout, je sais ce que je veux. Là, j'étais entourée de gens qui avaient un avis sur tout, comme si on faisait une meilleure cuisine à plusieurs cuisiniers. La prochaine fois, il me faudra une équipe qui me donnera l'envie de retravailler avec elle !" Elle n'a jamais, à ce jour, renouvelé l'expérience.




MAÎTRESSE S/M
Figure archétypale, moins fréquente cependant que celle de la femme victime ou encore de la femme maternelle. La femme maîtresse, qui n'est pas une maîtresse femme, peut aussi être une hystérique ou une vamp, les deux parfois, ce qui complique terriblement l'affaire. Le fouet caché dans la voix comme l'incarna longtemps la très étonnante Mechthild Grossmann. Aujourd'hui les très claquantes Julie Anne Stanzak, Américaine, et Julie Shanahan, Britannique, assurent la relève avec un entrain non simulé. Nazareth Panadero, Espagnole, se débrouille pas mal aussi dans le genre fessées ! Personnage nourri de celui de la maîtresse de ballet et de sa baguette qui corrige les mauvaises postures. Qui aime bien châtie bien.


NEW YORK
Pina Bausch en fut une des reines au tout début des années 1960. Splendide jeune femme, éblouissant le Metropolitan Opera dans des chorégraphies d'Antony Tudor, elle est immortalisée dans le livre Pina, du photographe Walter Vogel, son amoureux de l'époque. New York est sa ville d'adoption. Pina aime la danse et ne se voit pas chorégraphe. Le retour à Essen n'était possible que dans la perspective d'une rupture absolue avec le passé. Lourde mission artistique à laquelle elle était destinée.




OBSESSION
Celle de Pina à se méfier de tout ce qui peut s'apparenter à un discours. Elle sait où les certitudes idéologiques ont conduit son pays. Elle n'a rien de l'artiste engagé au sens français du terme, pas de thèse chez elle, ni de dénouement prévisible, de morale du Bien, du Mal. Pas de compagnons de route, ni de politiquement correct… Son engagement à elle est d'une autre nature. C'est un engagement de tout son être, à la fois physique, mental, intellectuel et émotionnel. Avec pour principe de base : ne rien savoir à l'avance du processus de création dans lequel elle s'engage. Elle bâtit des fragments d'histoires et de danse au fur et à mesure que les interprètes de sa compagnie répondent par des improvisations aux questions qu'elle leur pose. Rien n'est écrit à l'avance. Tout part du vivant. Tout commence avec un homme et une femme : la violence, l'amour, la lâcheté, le courage. Elle ne croit qu'au détail qui dit tout. A la banalité. A la micro-histoire.


POILS
Il a suffi de quelques paires de jambes non rasées pour que la rumeur, portée par une gent masculine effarouchée, fasse le tour du monde : les danseuses chez Pina Bausch ont du "poil aux pattes" ! La belle affaire ! L'école de Pina est aussi celle de la liberté. Loin des diktats de la beauté des magazines féminins, les filles, superbes, osent être elles-mêmes, c'est tout !


QUEUE-DE-CHEVAL
La chorégraphe porte ses cheveux longs en queue-de-cheval, attachée bas sur la nuque. Toutes ses danseuses, sauf exception rare, portent les cheveux longs. La chevelure chez Pina est un élément de la chorégraphie. Elle les adore mouillés envoyant des arcs-en-ciel de gouttelettes dans les airs. A ses débuts, les cheveux permettaient quelques cruautés : femmes traînées au sol par leur chevelure dans "Barbe-Bleue" (1977), femme littéralement scotchée au mur par les cheveux dans "Walzer" (1982).




RIRE
Mot à haute teneur dialectique. La cruauté fait rire. Et tout ce qui fait rire n'est pas forcément drôle. Surtout si on se réfère à sa période sombre, tourmentée, celle qui court jusqu'aux années 1990. Ensuite, face à la première guerre du Golfe, en 1991 (qui l'affecte énormément), à la crise économique, à la pauvreté croissante, jugeant qu'il serait irresponsable de surenchérir sur le malheur, la chorégraphe change son angle d'attaque. Au-delà du malheur, elle veut montrer la beauté des hommes et des femmes. A commencer par celle de ses danseurs. Désormais, dans son théâtre dansé, la danse prend le dessus. A contre-courant des jeunes générations, Pina Bausch affirme la force, le pouvoir médiumnique de la danse (voir Transe).


SEX-APPEAL
Pina Bausch est une chorégraphe d'hommes. Avec une poigne de femme. Elle montre d'eux quelque chose qui n'a rien à voir avec leur part féminine, tarte à la crème des magazines psy, quelque chose d'infiniment plus subtil et sensuel, comme un effluve, qui voyage au-delà des genres et des chromosomes. Ils dansent au-delà de ce qu'ils sont, au-delà de leurs rêves, irrésistibles.
Et les hommes aiment Pina. Citons son compagnon Rolf Borzik, auteur de scénographies hallucinantes, qui accompagna ses débuts à Wuppertal, dont la mort en janvier 1980 ébranla durablement la chorégraphe. Citons Peter Pabst, qui prit sa succession, avec des propositions tout aussi fortes. Citons, en France, Thomas Erdös, le Hongrois, son ami et agent pour l'Europe, mort, lui aussi. Citons encore, croisé dans un aéroport – Love at the first sight ! –, le Chilien Ronald Kay, professeur d'esthétique et de littérature, père de son fils Rolf Salomon.


TRANSE
La danse actuelle du Tanztheater porte en elle l'esprit et la forme de la transe. Chaque danseur invente son propre rituel qui signe une sorte de carte d'identité, son ADN. Le solo est devenu l'épicentre de la danse, son empreinte. Furieuse et élégante, virtuose et émouvante, tournoyante à en perdre la tête. "On ne danse jamais assez, dit Pina Bausch. Dans un certain nombre de pays les gens ne survivraient pas sans leurs musiques et leurs danses. On se sent libre quand le corps bouge, quand on s'épuise au plaisir de danser."




UNISSON
A ses débuts, Pina Bausch multipliait les danses collectives, chorales, une spécialité allemande, sortes de longues chaînes, de farandoles, déroulées tout au long du plateau, au cours desquelles les danseurs effectuaient avec un ensemble parfait une succession de petits gestes imprévus, dérisoires et intimes. Comme se gratter la fesse. Des déplacements qui furent un des labels de la compagnie. Une des préoccupations majeures de la chorégraphe étant d'observer les comportements du groupe face à l'individu, souvent l'exclu, le bouc émissaire. Histoires de la lâcheté ordinaire.


VILLES
Pina Bausch, depuis 1986 à Rome, puis très régulièrement depuis 1990, se transporte avec toute sa compagnie dans les grandes métropoles du monde pour jeter les bases de sa future création. Mais c'est à Wuppertal que la pièce prend sa forme. Rome, puis Palerme, Madrid, Vienne, Los Angeles, Hongkong, Lisbonne, Budapest, Sao Paulo, Istanbul, Séoul, Tokyo et en dernier lieu Calcutta, en Inde. Pina Bausch n'aime que ce qu'elle ne connaît pas, les cultures, les habitudes, les chants, les danses, les cabarets, les bars, les travestis, la nuit. Etre surprise, apprendre. Etre aimé, aimer. Après trois semaines de résidence au cours desquelles elle et ses danseurs ont récolté une masse énorme d'informations, Pina Bausch a besoin d'être chez elle pour examiner la collecte et jeter tout ce qui ne résiste pas à la lumière du retour. "Plus de 95 %", dit-elle.
Ces voyages permettent de s'aérer de Wuppertal, ville où les hivers sont longs, de renouveler à chaque fois les centres d'intérêt, d'éviter la répétition, les tics. "Le corps humain se recharge comme une pile", dit-elle. A condition de rester branché en permanence sur le monde.


VIOLETTE
Patronyme d'un des hommes très importants dans la vie de la chorégraphe : Gérard Violette, directeur du Théâtre de la Ville, qui accueille chaque année depuis 1978 le Tanztheater de Wuppertal. Trente ans de collaboration et d'amour. A l'occasion de cet anniversaire, Gérard Violette quittera son cher théâtre. Mais auparavant Pina Bausch aura donné sa plus récente création, "Bamboo Blues", inspirée de Calcutta et du Kerala.


XÉNOPHILIE
Tout ce qui est étranger concerne Pina Bausch. Ada, café turc remarquable, devient le centre névralgique de son festival biennal, "Drei Wochen mit Pina Bausch" (Trois semaines avec…), qui aura lieu cette année du 7 au 30 novembre entre Wuppertal, Düsseldorf et Essen. Une occasion de panacher créations et répertoire. D'inviter les artistes qu'elle admire, ils seront plus de quarante, et les amis qu'elle rencontre de par le monde. De faire la fiesta après les spectacles. Et, en la matière, Pina s'y entend. Elle fume. Elle boit. Et tout le monde a les yeux braqués sur elle.


YEUX
Les yeux de Pina Bausch sont bleus. Quand elle salue, ils sont graves, émus, ils interrogent le public par en dessous. Ils cherchent à ne pas douter. Ces ovations debout qui lui font fête, ne sont-elles pas devenues une habitude ? L'amour du public est-il à ce point vrai ? Quand Pina Bausch rit, le bleu de ses yeux se fait malicieux, mais peut afficher brutalement une ironie glaçante.


ZINGARO
Nom italien pour dire nomade, tsigane. En découvrant la beauté du cirque équestre Zingaro, Pina Bausch a demandé à Bartabas, directeur de la compagnie, de l'initier au cheval : "Je n'avais jamais de ma vie approché un tel animal. J'avais peur d'une morsure ou d'un coup de sabot. Parmi ses bêtes, Bartabas a cherché celle qui pouvait s'entendre avec moi. Mon manque total d'expérience l'intéressait. Il voulait observer comment nos deux énergies se combinaient. Ces nuits passées avec le cheval s'apparentent pour moi à un conte de fées." Les animaux sont l'avenir de l'homme.

Dominique Frétard, 13 juin 2008





«Longtemps, j'ai pensé que le rôle de l'artiste était de secouer le public. Aujourd'hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d'amour pur.»


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Pina pour les artistes résidents à Mains d'Œuvres...

"Théâtre municipal d’Avignon, le 15 juillet 1981, il fait très chaud dans la salle. Le spectacle commence, c’est la première fois que je vois une pièce de Pina Bausch, il s’agit de Kontakthof. Je suis épatée. De la danse comme ça, je n’en ai jamais vue. Une semaine plus tard, je vois 1980, Ein stück von Pina Bausch, dans le même théâtre. C’est à nouveau un choc. Les danseurs sont incroyablement proches, complices, ils débordent de réel, ils le submergent aussi, avec une liberté décapante. Le plus étrange est que ces spectacles semblent d’une évidence folle. Nous avons la sensation que Pina vient de faire surgir ce qu’il nous faut absolument voir. Nous en restons néanmoins sans voix, un peu sonnés.
C’est encore au présent, intensément présent. C’est tout. C’est extrême.
Geisha Fontaine – 2 juillet 2009




"Tant de sourires sont synonymes d'adieu, tant de visages n'ont pas d'équivalent" (R.Char)
Un jour on rencontre l'oeuvre de Pina Bausch et on reste marqué par le sceau d'une poésie joyeuse et déchirante. Les esprits chagrins qui se sont protégés de cette rencontre changeront d'avis maintenant, c'est sûr ... En voyant un seul de
ses spectacles on savait qu'il n'était que la part émergée d'une oeuvre passée et à venir, entièrement ouverte sur "les gens". Ce regard là ne lui a jamais manqué. Sa clairvoyance historique, le poids qu'elle en a porté ont fondés, sans doute, une part de la reconnaissance du public. Mais c'est la cruauté du quotidien, des relations et des pouvoirs qu'elle a souvent étrillé en dé-gainant les gestes, en les répétant. Wuppertal a pu enfin crier par la voix d'une communauté de danseurs venus du monde entier passer au feu d'une oeuvre incandescente. Ce qui tombe aujourd'hui, ce n'est pas un mur, c'est le voile léger qu'elle emporte dans son dernier souffle.
Nathalie Collantes - le 3 juillet 2009




"Quand je pense à Pina Bausch, je vois une femme frêle et pâle mais en même temps forte, intransigeante et révolutionnaire. Ses créations n’étaient jamais esthétiques ou divertissantes mais toujours critiques et persistantes
sur les problèmes sociaux et politiques. Elle a créé la danse-théatre et dans ses pièces il y avait toujours très peu de danse, proprement dite, mais quand elle était là, elle était sublime. Mes premières expériences chorégraphiques en Australie et au Brésil étaient très imprégnées par la technique de Martha Graham qui m’a presque empêché de trouver ma propre écriture et peut-être que la liberté et la vision de Pina Bausch m’ont poussé à chercher ailleurs (... )."
Eric Senen - le 5 juillet




Le monde sans Pina: quel tristesse..., elle a changé les gens... un grand vide
Les premiers mots qui me sont venue quand j'ai pris connaissance de sa disparition,.."Pina ne peut pas mourir", comme en enfant !
Erika Zueneli



Quand j'étais aux beaux arts, vers 1987-88 , un jour la prof de culture générale nous a montré des extraits de" Café Muller" ,"Nelken" de Pina; j'étais scotché sur ma chaise !! On pouvait faire ça!, danser comme ça! s'exprimer comme ça sur un plateau?! Alors, j'ai continué la danse que j'avais commencé tard en me disant qu'un jour,peut-être je pourrais m'exprimer en dansant comme ça !
Olivier Renouf


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Jane-Eve 03/07/2009 16:11

La Callas & Pina en parfaite union dans votre montage vidéo ; deux artistes qui depuis si longtemps m'émeuvent ; ou viennent dans mes rêves ;avec elles, nous approchons l'essence même de la création artistique, là où les mots s'arrêtent et où l'âme tressaille ; elles nous touchent si profondément ; si humainement belles ; apaisantes... comme des réponses au grand questionnement de l'Homme....