(H)and(s), un texte d'Irène Filiberti

Publié le par Mains d'Oeuvres



(H)and(s) ou La clairière du toucher
par Irène Filiberti



Imaginons que pour une fois, entrer en scène ne soit pas le seul apanage de l’interprète, que peut-être l’espace, celui du plateau puisse se partager. Trouver une manière de le fréquenter naturellement pour tous, c’est bien l’idée de Clara Cornil qui réunit spectateurs et artistes en un même lieu, mais sans pour autant chercher à confondre où distribuer les rôles autrement. Chacun ici garde son identité, son statut.



Ainsi est-il possible de parcourir (H)and(s), projet qui se présente sous la forme d’un diptyque. Le premier volet expose une série de photographies, essentiellement les mains de personnes anonymes croisées en différents points de la planète, Vietnam, USA, Congo, Japon, Espagne. Détails évocateurs prélevés dans le flux urbain. Les villes se nomment Hanoï, New York, Kinshasa, Kyoto, Cuenca. Si l’installation laisse chacun libre de circuler et d’interpréter à son rythme la proposition, le second volet poursuit cette promenade-paysage par une pièce chorégraphique à expérimenter à partir d’un autre point de vue. Comme un gant retourné, un mouvement qui conduit du dehors au dedans, de la ville à la nature.
Le public, convié à partager une expérience, est invité à s’asseoir juste en lisière de la scénographie, à proximité des danseurs et des musiciens tandis qu’une poignée d’autres spectateurs sont installés presque en son centre.
OEuvrer avec l’étonnement, la surprise que procurent le décloisonnement des gestes et des situations est une constante dans les pièces de Clara Cornil. Que se passe-t-il alors, à partir de cette démarche à la fois intuitive et poétique, structurée par ses dispositifs et processus de travail ? Le quotidien d’abord, dans sa plus simple expression, y devient un véritable gisement de potentiels au service de la création.


Depuis de premiers opus intitulés Bruisse et Là ainsi que la création de sa compagnie Les Décisifs en 2004, la chorégraphe met en jeu conscience corporelle et mouvement dansé à travers des perspectives différentes. Sons, musiques, écriture ou composition instantanée, image et vidéo participent de ces recherches autour d’un corps matière revisité dans sa porosité entre le dehors et le dedans. Ici, elle a pris appui sur des textes du compositeur John Cage pour mettre en place un nouveau dispositif adapté aux enjeux propres à cette création : passer du voir (l’exposition) au toucher (le spectacle), réaliser un parcours danse et musique qui intègre le spectateur, oeuvrer dans le non savoir avec les interprètes, comme pour oublier la technique, chuter dans l’instant, revenir aux archaïsmes des corps, à l’origine. Ce qui a aussi porté les recherches vers les travaux de Fernand Deligny. Chaque interprète suit son propre tracé, sorte de cartographie inspirée de celles que le célèbre éducateur des années 60 a réalisé à partir du parcours des enfants autistes.


Dans (H)and(s), cela commence avec le titre, à interpréter dans le jeu de ses lettres, du langage à la langue, mais aussi dans un rapport au corps proche, autre réservoir de mondes suggestifs et axes de travail.



Avec ses rouleaux accrochés dans les cintres qui découpent l’espace par le haut, l’espace évoque une clairière abritant arbres, bosquets, peut-être même une source. Dans ce lieu néanmoins abstrait, chacun est placé sur un même plan de visibilité et d’écoute. Des êtres humains en condition pour se rencontrer : ensemble, ici et maintenant, simplement « en présence ». Sans excitation ni précipitation, Clara Cornil travaille cette faculté comme s’il y avait juste à renouer avec un ressenti, un savoir commun souvent laissé à l’abandon, une façon d’être là, à l’écoute. La qualité ainsi obtenue transforme l’endroit partagé. Il devient à son tour producteur de fiction. Car l’architecture du lieu, formée d’archipels sensibles, peu à peu affecte de manière directe l’expérience des corps, tout comme elle affecte interprètes et public dans leur réception des évènements.


Les sensations éprouvées à travers les différents langages artistiques entrelacés - écriture, musique, mouvement - composent et recomposent l’espace modifiant la perception. La bande sonore devient l’alliée des jeux de lumières pour matérialiser une hypothèse, le phénomène tactile et son rapport à l’environnement. Comment opère-t-il à partir des objets, des instruments, entre les corps, les sujets ? L’espace ainsi scénarisé incite le spectateur immobile à se projeter, à s’inscrire dans la proposition comme dans une intrigue en trouvant son propre chemin entre fiction et réalité.


Dans cette pièce, les éléments naturels semblent surgir soudainement comme au détour d’une promenade ou délicatement se reconstituer au fil d’une pensée fugitive. Mais qu’il s’agisse de méditation ou de bribes de mémoires, ce qui s’exprime reste au seuil du sens. Gaston Bachelard montrait ainsi que « l’espace saisi par l’imagination ne peut rester l’espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les particularités de l’imagination ».
Richesse et puissance d’un mouvement où le paysage devient un tissu de rencontres. L’étoffe des songes dans lequel chaque corps se glisse pour jouer, renouer avec le sens tactile des choses. La connexion des différents textes, sons, musiques, silences, avec celle des corps et des mouvements, la qualité de l’interprétation des parcours dansés, l’impact des lumières, tantôt plus sombres, intimistes ou claires, révélées, créent des lignes de résonance. Echos, ondes qui se propagent dans l’espace.



Ainsi se met en place une relation de proximité et de contact sensoriel avec le monde. Mais voyager et explorer n’est-ce pas aussi accéder à certains aspects de la vie en mouvement et aux mystères de la transformation ? (H)and(s) donne vie aux forces discrètes et créatrices qui ont fait naître le paysage et le modèlent dans une dynamique apaisante.

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